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Auteur Sujet: Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi  (Lu 2391 fois)

kachina

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Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« le: 15-09-2009, 20:16 »

Réflexions de Bou Saada, Malek Bennabi
Hoggar


« Malheur à ceux qui nous portent secours car nous serons leur épreuve ! ...
Malheur à ceux qui ce nous font du mal car seront leur tentation ! »


C’est sur la tombe d'Etienne Dinet, hier, que cette sombre sentence m'est revenue à la mémoire.

Je l’avais recueillie un quart de siècle plus tôt sur les lèvres d'une vieille tébessienne qui sentait tout le poids de ses jours sombres. Sa famille était, en effet, frappée impitoyab1ement pour des raisons que la vieille ne m'avait pas expliquées par pudeur ou par dignité. Je savais seulement qu'il n'était pas possible de porter secours à cette détresse humaine.

Quand le colonialisme avait décidé de frapper ainsi quelqu'un, de lui ôter la vie tout en lui laissant son ombre, sa fiction, alors malheur en effet à quiconque viendrait lui apporter un secours, un soulagement, lui tendre une main fraternelle dans un moment de suprême détresse.

Au début de ce siècle, le peuple algérien vivait ses jours les plus sombres.

Après les derniers soubresauts de sa résistance héroïque, son existence n'était plus qu'une fiction qui prenait tantôt forme de résignation (le « fatalisme », diront ses détracteurs) ou bien d'évasion dans la légende. Mais sa foi l'aidait à surmonter ses propres défaillances et l'adversité des durs moments. Elle le paraît même d'une certaine noblesse, d’un rayonnement mystérieux qui captait l’attention et parfois aussi la sympathie de l'étranger de qualité qui venait en Algérie.

De Castries subira les effets de ces magnétismes à Laghouat.

Isabelle Eberhardt vivra sous son effet cette folle équipée qui s'achèvera tragiquement à Ain Sefra.

Et même ce brillant jeune officier, le futur père de Foucauld soupirera un jour au grand émoi de sa vieille tante qui organisait ce jour-là en son honneur une belle réception pour fêter son retour d’Algérie.

- Ah! Ma tante... que ne suis-je pas né musulman ! ...

Le peuple algérien dépouillé, dénudé, dépossédé, analphabète, humilié inspirait à ces âmes de choix des vocations sublimes et parfois téméraires.

Mais il vivait ses jours les plus sombres dans la condition la plus inhumaine, la plus impitoyable.

C’est à cette époque, que le jeune peintre Etienne Dinet découvrit l’Algérie.

Mais son art n’avait pas encore de vocation.

Il eut la chance sans doute de se rendre à Bou Saada. On peut imaginer son premier contact avec cette nature où son regard de peintre était soudain saisi par un paysage inaccoutumé fait de vert sombre et d’ocres vifs.

On sent le chant des couleurs qui a monté dans son âme d’artiste, lorsqu’il gravit -pour la première fois- ce raidillon qui conduit, de l’autre côté de l’Oued, à l’endroit où se trouve aujourd’hui son mausolée. Et sa minute d’extase quand son regard découvrit de là un plus large horizon. D’abord le lit de l’oued où les entonnoirs qui gardent l’eau après chaque pluie mettent ça et là des tâches vertes sur son fond fauve rocailleux.

Plus haut, la couronne plus sombre de la palmeraie qui s’étage en face.

Au sommet, cette ligne fauve des maisons de toub du vieux Bou-Saada. Et par une brèche au sud de l’oasis, l’étendue imprécise qui se perd dans le lointain d'où vient l’appel qui saisi tant d'âmes comme celle d'Isabelle Eberhardt.

Etienne Dinet n'est pas seulement un peintre dont la vocation puissante va se réveiller ici.

Il n'est pas seulement le poète qui s’abandonne à l’envoûtement d’un mystérieux appel.

Il est tout cela. Il est aussi beaucoup plus. Dans l’oasis, il y a une vie humaine qu'il découvrira en parcourant ses ruelles tortueuses. Cette vie a ses propres couleurs, qui parlent aussi au poète, au peintre. Ses tableaux resteront d'ailleurs comme celui des « Femmes se rendant à la ziara » ou celui de « l'Observation du croissant du Ramadhan » des chef-d’œuvres uniques pour l’expression des formes et des expressions humaines. Et Dinet est, je crois, le pinceau qui a donné à ces formes et à ces expressions l’accent le plus touchant. Son nom restera celui du meilleur peintre de la vie du Sud.

Mais la vie humaine qu'il décrit a un côté pathétique que nul pinceau ne peut rendre. Il y a dans cette vie des aspects intimes, douloureux qui traduisent la tragédie d'une époque.

Derrière les formes et les couleurs, la triste réalité de l'ère coloniale bouleverse la conscience d'Etienne Dinet.

Cette réalité revêt à ses yeux un double aspect, une misère sans nom et une sérénité sans bornes. Il est doublement conquis: il se fait croyant et militant. Le soupir du futur Père de Foucauld devient sur les lèvres d'Etienne Dinet une attestation: je suis Musulman.

Il fera sa conversion publiquement, un jour vers 1929, au Cercle du Progrès en présence d'une foule musulmane et des grandes figures de l'Islah.

Il s'appellera désormais Nasr-Eddine Dinet. C'est la rupture avec son milieu et sa famille. Mais cette rupture était en fait déjà consommée par le militant. La propriété qu'il s'était acquise en faisant un choix d'artiste de son emplacement pour y construire sa demeure terrestre et plus tard sa dernière demeure n'a été respectée ni par les hommes, ni par la nature. Mais le visiteur qui va visiter le mausolée d'Etienne Dinet aperçoit encore, en traversant l'oued, ce balcon de planches qui surplombe son lit rocailleux. Le peintre avait construit là, au fond de sa propriété, une retirance pour y venir, sans doute, dans ces moments où la solitude est une nécessité pour tout créateur.

Mais je n'imagine pas que le grand peintre venait sur ce balcon seulement pour contempler les gestes gracieux des porteuses d'eau qui venaient remplir leurs outres ou leurs jarres à cette époque où, sans doute, il n'y avait pas de canalisation à Bou Saada.

Etienne Dinet est déjà en puissance ou en fait Nasr-Eddine. Il sent intensément le lien qui le lie, en tant qu'Homme, à cette communauté dont il a dépeint si magistralement, en tant qu'artiste, tout le pittoresque avec une touche parfois si émouvante.

II sent intensément le drame de cette communauté. Il participe maintenant -il le sait- à son tragique destin.

La réflexion de la vieille tébessienne qui m'est revenue hier à l'esprit, sous le mausolée de Dinet, me l'explique. Et la vie et l'œuvre du grand peintre m'expliquent réciproquement cette amère flexion.

Sa misère et sa sérénité qui l'avaient conquis jadis l'éclairent à présent sur le jeu qui se trame dans l'ombre. Cette misère est noblement supportée grâce à la foi qui met tant de sérénité sur les traits des gens et dans toute l'atmosphère. Il sent, lui l'homme de l'art -c'est-à-dire de l'inspiration, de l'intuition- que le complot se trame précisément contre cette force de soutien qui empêche toute cette communauté de sombrer dans le désespoir.

Il sent que le colonialisme a lui aussi cette même intuition de la situation. Il voit toutes ses batteries dirigées contre cette charnière de la résistance de l'âme algérienne: l'Islam. Si cette charnière saute, il n'y a plus rien devant l'œuvre colonialiste. Ses effets seront alors irrémédiables, irréversibles.

Nasr-Eddine Dinet en a nettement conscience sur son balcon abandonné aujourd'hui aux intempéries, au sirocco qui en abîme les planches.

C'est probablement dans cet état d'esprit qu'il laisse un moment le pinceau pour la plume.

C'est l'époque où le Dr. Grenier, alors député du Jura, descendait -entre deux séances, du Palais Bourbon- faire ses ablutions et sa prière sur les quais de la Seine, sous le regard ahuri des badauds qui traversent le Pont Alexandre. Tandis que Christian de Cherfils, converti lui aussi sous le nom d'Abd-EI-Hack, rédigeait son « Napoléon et l'Islam ». C'est d'ailleurs à ce dernier que Nasr-Eddine, dédie son ouvrage « L'Orient vu de l'Occident ».

Dans son avant-propos, il se défend modestement d'être un érudit, qui prend position ou qui est comme on dit aujourd'hui engagé, témérairement engagé.

Il s'engage précisément contre les pharisiens de l'orientalisme. Il démasque impitoyablement leurs batteries et leurs supercheries contre l'Islam.

Sa plume vaudra son pinceau. Quand il écrira « Mohamed, prophète d'Allah » sa plume deviendra même dans certaines pages le pinceau le plus prestigieux. Seul un artiste comme lui peut, en effet, écrire la page de l'expédition de Tabouk.

Défendre l'Islam, expliquer ses valeurs par le pinceau ou par la plume, c'était à cette époque déjouer le stratagème du colonialisme qui voulait user, épuiser toutes les ressources spirituelles des pays musulmans colonisés, comme l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, pour rendre leurs populations plus vulnérables à son action dissolvante.

Etienne Dinet a fait tout cela. Par son pinceau et sa plume. Il a fait ce que le colonialisme ne pardonne jamais.

Vers 1931, j'ai visité le musée du Louvres. Je m'attendais à y trouver quelques toiles du grand maître qui venait de mourir.

Je fus désappointé de n'en pas trouver. Et ayant exprimé mon désappointement à un étudiant des Beaux Arts qui avait l'amabilité de me guider, j'eus cette surprenante réponse:

- Heureusement qu'on n'a pas de ces horreurs ici, me dit-il.

Je ne sais pas si les choses ont changé depuis cette époque au Musée du Louvres. Mais je comprends mieux aujourd'hui cet état de choses.

Même quand le bateau avait ramené sa dépouille mortelle de France où il était décédé, l'administration avait pris toutes les dispositions pour que du port à la gare d'Alger -car si mon souvenir est exact, c'est par Djelfa qu'il fut ramené à Bou Saada où il dort de son dernier sommeil- le transfert de sa dépouille eut lieu en catimini à l'insu de la population.

Oui, comme dit la vieille femme de Tébessa : « Malheur à ceux qui nous portent secours car nous serons leur épreuve... ».

Il fallait qu'Etienne Dinet paye ce tribut. Tout cela je le comprends à présent. Mais ce que je ne comprenais pas hier, c'est l'état d'abandon, de délabrement des lieux dans lesquels le grand peintre avait médité, à son œuvre d'artiste et de militant engagé.

Je n'ose pas dire tout ce que je pense à ce sujet. Je sais qu'il y a au fond un peu d'innocence et d'inconscience de notre part. Mais je suis obligé de constater que cette innocence et cette inconscience semblent continuer ici l'œuvre coloniale.

On le constate même dans le détail insignifiant. Je ne sais pas, par exemple, quelle main sacrilège, qui tremble à chaque lettre, a voulu, sur la petite photo du peintre accrochée au mur du mausolée et sur laquelle son nom est écrit en graphie arabe assez décente, a voulu le mettre dessous en graphie latine incorrecte ?

Ce ne serait là encore que la fantaisie enfantine d'un analphabète somme toute facile à supporter.

Je ne parle même pas de la fenêtre du mausolée simplement obturée par une main barbare avec de simples petites pierres ramassées aux alentours et sans même prendre la peine de les recouvrir d'un enduit à l'intérieur.

Mais il y a d'autres fantaisies qui sont plus choquantes parce qu'elles dénotent d'un esprit mercantile.

La propriété de Dinet n'a pas été seulement abandonnée aux intempéries. Elle a été dépecée et vendue au détail. Un acquéreur a transformé sa demeure en habitation style bidonville. Sa porte est remplacée par une plaque de tôle ondulée qui laisse entrevoir, à travers son jour, la cour que traversait le peintre pour descendre à son jardin et se rendre à sa retirance au-dessus de l'oued.

Cette retirance, elle-même, est devenue avec le jardin propriété d'un autre acquéreur.

Il ne reste plus à Dinet que son mausolée maintenant séparé du reste par un mur sans crépissage. Et dans quel état ?

On l'a dépouillé de son vivant de beaucoup de choses. On l’a dépouillé à sa mort, des honneurs dûs à sa dépouille mortelle.

On le dépouille mort du cadre agréable qui doit entourer la tombe de cet amoureux des belles formes.

Il n'est pas besoin de s'interroger où sont ses précieuses archives ?

Il faut souhaiter au moins qu'on lui rende ce qu'on peut lui rendre encore.

C'est à l'Etat algérien, à notre service des Beaux Arts de s'en occuper.

Et je sais combien le Directeur de ce service a le respect des choses qui ont du prix non pas du fait de leur valeur matérielle mais du fait de leur signification historique.

Malek Bennabi
Révolution Africaine du 17 avril 1968
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yazid

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #1 le: 18-09-2009, 18:14 »

Bonjour,Je pense que si dinet fixa sa residence a bou saada c`est en quelque sorte a cause de ce que signifie Bou Saada en arabe:lieu du bonheur,et dinet connaissait parfaitement l`arabe avant de devenir musulman.Dinet est un peintre orientaliste francais(1861-1930).Il etait venu a Boussada pour la premiere fois en 1884 ,seduit par les paysages et le sud,il s`y fixa definitivement en 1905.Il etait aide dans ses taches artistiques et meme dans ses oeuvres litteraires par le jeune si el hadj slimane ben brahim,dont il fit son fils adoptif.Dinet pris le nom de Nacer ed dine et fit le pelerinage a la Mecque.Boussada a ete occupe par l`armee francaise en 1849 a la suite de la revolte des Zaatcha.J`ai eu l`occasion a la suite d`une visite touristique a Boussada et les moulins Ferrero en 1970 de visiter sa tombe apres avoir traverse un oued.On dit que meme un certain peintre Guillaumet etait ensorcele lui aussi par Bou saada et ou il fit 2 toiles celebres "La fileuse" et "La seguia". Je ne sais pas si les elus de la ville de Bou saada pensent un peu a eux.  SAHA FTOURKOUM
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zepelin

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #2 le: 18-09-2009, 19:52 »

Voici quelques une de ces ouvre, il s'entendait bien avec la sonelgaz lui :ok:


















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zepelin

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #3 le: 18-09-2009, 20:14 »

Encore quelques unes, c fou mais il a le don de créer la lumière


Esclave d’amour


A la fenetre


Enfants de Bou-Saada


Jeux d’enfants – Kroud-


Jeunes filles de Bou-Saada


Danseuse de Ouled Naiel


La falaka


La nuit du mouloud


La passion du desert


La prière


La procession


La répudiée


La voyante


L’aveugle et insouciante jeunesse


L’embuscade


L’ère de pauvreté


L’indigenat


Le meddah








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zepelin

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #4 le: 19-09-2009, 10:25 »

Voici le produit de l'envoutement opéré par le charme du desert Algerien sur Guillaumet


La fileuse
[/b][/u]


La seguia
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yazid

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #5 le: 19-09-2009, 12:45 »

Merci pour les photos zepelin,certainement ce peintre a laisse un tresor culturel rien qu`a regarder ses toiles on comprend facilement la vie sociale sous tous ses aspects,maintenant je ne sais pas si pour le cote touristique, Boussada est toujours attrayante,j`ai eu l`occasion de visiter cette ville durant les annees 60,il y avait baucoup de touristes etrangers encadres et orientes par le bureau du syndicat d`initiative,pour cela je me rappele bien du kiosque de ce syndicat au centre de la ville,on achetait des cartes postales ,des couteaux bousaadi,on assistait a des dances des ouleds nail,on visitait le fameux moulin ferrero avec la cascade,des sorties sur les dunes ,visite des jardins de palmiers.pour terminer, juste une question sur Dinet:Pourquoi on a oublie de dire  Allah yarahmou puisqu`il etait musulman donc il a prononce echaha dateine,en plus il s`est redu a la Mecque pour le pelerinage et certainement il pratiquait la priere et qu`il est enterre au milieu des musulmans ? SaHa AIDKOUM
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joker

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Re : Etienne Dinet par le Pr Malek Bennabi
« Réponse #6 le: 19-09-2009, 15:27 »

Merci Khachina pour le bel extrait de Malek Bennabi sur Etienne Dinet et Merci à Zepelin pour les magnifiques tableaux dont je connaissais même pas la moitié. Bel intermède artistique. Je ne sais plus qui a dit (Je pense que c'est Montesquieu) "Les esprits supérieurs discutent des idéees
                               " les esprits moyens discutent des évènements
                                "les esprits faibles discutent des personnes"
Merci d'avoir relevé notre  niveau :)
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